Force et mensonge... par Claude Abou-Samra, citoyenne de Ramallah en Palestine

Date  

11.2001

Source



Point d'information Palestine no 178 du 27/11/2001
AMFP Marseille
amfpmarseille@wanadoo.fr

Aujourd'hui ce n'est pas l'humiliation à un point de contrôle ou la confrontation lors d'une manifestation non-violente (non violente du côté palestinien il s'entend ...) à un autre barrage qui me pousse à écrire . C'est la première page du journal Al-'Ayyam de ce samedi 24 novembre. Au-dessous du titre en blanc sur fond rouge "sept martyrs et des dizaines de blessés lors de ce vendredi sanglant" une photo m'interpelle : les corps des cinq enfants enveloppés dans le drapeau palestinien, sanglés sur des brancards que des jeunes portent sur leurs épaules. Je ne me suis jamais habituée aux funérailles des martyrs et supporte mal de voir les corps emportés par une foule souvent débordante. Mais sur cette photo, la scène est étrangement digne et calme . Les corps sont portés, l'un à côté de l'autre, enfants de la même famille, frères et cousins, comme s'ils étaient sagement en rang pour entrer dans leur école. Dans le journal d'hier, à la même place, étaient leurs photos d'identité placées les unes à côté des autres. Aujourd'hui les visages ont disparu, pulvérisés par l'engin qui les a déchiquetés sur le chemin de l'école.
La journée de deuil décrétée pour les 13 martyrs de ces deux derniers jours n'est pas propice à l'oubli. Rien à faire si ce n'est ressasser ses sentiments. Jeudi, jour du drame, les informations israéliennes annoncent que "de source palestinienne" il est fait état à Khan Yunès de 5 enfants tués et un grièvement blessé dans l'explosion d'un engin qu'ils manipulaient. Un peu plus tard," il s'agissait peut-être d'un obus qui n'avait pas explosé au moment de son tir, mais les forces de défense israélienne n'avaient fait aucun tir à cet endroit". C'est ce que les médias internationaux reprenaient dans leurs infos. L'émotion suscitée par la mort de ces enfants sur le chemin de l'école conduit malgré tout à une enquête de laquelle il ressort que l'engin qui a tué les enfants a été déposé par une unité spéciale israélienne en territoire palestinien. Cet engin "devait exploser au passage de terroristes" qui, comme chacun le sait, peuplent les territoires palestiniens. On a vu qui sont les terroristes. Mais la première info est passée, il y a eu l'Afghanistan et ses horreurs, on a oublié la mort de cinq enfants palestiniens sur le chemin de l'école. D'autant plus que le jour même des funérailles de ces enfants, l'armée israélienne tue - ou liquide - sept autres Palestiniens. Parmi eux, des "activistes du Hamas recherchés, n° 1 sur la liste des hommes à abattre, responsables de tant et tant d'attentats, prêts à en commettre d'autres encore plus sanglants demain". C'est ce que les médias reprennent, sans oublier les "appels à la vengeance de 50.000 Palestiniens lors des funérailles". Et les enfants ? On a oublié, on ne sait plus ce qui leur est arrivé. Israël et les Américains regrettent, mais ils sont noyés dans le lot. On regrette pour eux, donc pas pour les autres, donc si ceux-là ne devaient pas être tués les autres devaient l'être ...
La soirée où nous devions aller étant annulée en raison du deuil, j'essaie de me distraire avec les journaux reçus de France. Mais la lecture de l'excellent document "la plainte contre Ariel Sharon" dans le numéro d'automne de la Revue d'Etudes Palestiniennes ou du très bon article d'Amnon Kapeliouk dans le Monde Diplomatique de novembre, s'ils me rassurent par la qualité de l'information, ne calment pas ma colère. On sait. Tout le monde sait que "Sharon est un assassin, animé par la haine contre les Palestiniens" (déclaration de M. Philip Habib, médiateur américain en 1982, citée par A. Kapeliouk). Les dirigeants du monde entier le savent et laissent faire ... Jusqu'à quand ?
Finalement c'est avec une certaine nostalgie que j'ouvre un livre que des amis viennent de nous offrir : "Naïm Khader [1], prophète foudroyé du peuple palestinien" [2]. Peut-être vais-je retrouver dans le récit de sa vie cette espérance que nous partagions quand je l'ai rencontré en Belgique avec un groupe de chrétiens pour la paix il y a vingt cinq ans ?
La lecture de la préface écrite à Jérusalem le 15 avril 2001, par un autre Palestinien, ami très proche de Naïm Khader, Monseigneur Michel Sabbah, Patriarche Latin de Jérusalem, répondra à mon angoisse. En voici quelques extraits :
"Le drame palestinien est l'un des plus tragiques des temps modernes ... et des plus méconnus, sinon des plus déformés. Personne ne peut imaginer la marche infernale du peuple palestinien tout au long de son histoire moderne. Il a été continuellement victime de la force et du mensonge, un mensonge au service de la force, et une force au service du mensonge" (...)
"Le peuple palestinien est en train de traverser une nuit tragique, où la force et le mensonge continuent à aller bon train semant la souffrance et la mort. La deuxième Intifada est la conséquence directe d'une situation qui devenait de plus en plus invivable. Il est temps d'ouvrir une brèche dans ce système de mensonge et de force qui n'aboutira à rien sinon à semer la mort et le désespoir nous entraînant tous vers une catastrophe dont personne ne peut prévoir les conséquences.(...) A cette heure des ténèbres, Naïm nous manque terriblement. Mais on ne peut hésiter à dire qu'il est là. Malgré toutes ses souffrances, le peuple palestinien ne cesse de regarder vers l'avenir.(...) Comme Naïm, les Palestiniens aiment la vie. Le peuple qui a donné Naïm Khader est un peuple qui ne mourra pas."
Même dans les moments les plus sombres on ne s'endort pas sans avoir retrouvé l'espoir. C'est la seule force du peuple palestinien contre la force et le mensonge.
[1] - Naïm Khader était le représentant de l'OLP en Belgique. Il a été assassiné le 1er juin 1981 devant son domicile à Bruxelles.
[2] - Robert Verdussen a sorti pour le 20ème anniversaire de sa mort une biographie intitulée "Naïm Khader, Prophète foudroyé du peuple palestinien" aux éditions Le Cri [138,00 FRF / 21,04 euros - ISBN : 2871062811 - Parution en août 2001].