Que s'est-il réellement passé lorsque les forces armées israéliennes sont entrées à Jénine

Date  

25.04.2002

Source



The Independent (UK)
http://www.palaestina.ch

IL ÉTAIT UNE FOIS À JENINE

QUE S'EST-IL RÉELLEMENT PASSÉ LORSQUE LES FORCES ISRAÉLIENNES SONT ENTRÉES À JENINE ?
Alors que le monde s'apprête à abandonner tout espoir de savoir la vérité, Justin Huggler et Phil Reeves ont déterré des preuves irréfutables d'atrocités.

Par Justin Huggle et Phil Reeves


La pensée était aussi inébranlable que la puanteur qui flottait au-dessus des ruines. Était-il vraiment question de combattre le terrorisme ? Était-ce une vengeance ? Où était-ce un épisode -le plus néfaste jusque là- d'une longue guerre menée par Ariel Sharon, l'opposant le plus résolu des accords d'Oslo, pour établir une présence permanente en Cisjordanie et obliger les Palestiniens à une soumission finale ?

Un quartier a été transformé en paysage lunaire, pulvérisé par les chenilles des bulldozers et des chars. Les dédales de maisons réduites en cendre, logements de près de 800 familles, ont disparu. Ce qui reste - des piles de béton cassé et d'objets éparpillés - est sous une odeur fétide.

Les décombres de Jénine empestent, réellement, de corps humains en décomposition, enterrés en dessous. Mais cela aussi dégage l'odeur d'une injustice commise par une armée et un gouvernement qui ont perdu leur route. " Cela est incroyable ", assure l'envoyé pour les Nations Unies au Moyen Orient, Terje Roed-Larsen, tout en regardant la scène. Il appelle cela " une tâche qui sera à jamais inscrite dans l'histoire de l'État d'Israël " - une remarque qui lui a valu d'être calomnié par les Israéliens. Même l'envoyé des États Unis le plus prudent, William Burns, était anormalement aphone alors qu'il traversait les ruines. " Il est évident que ce qui s'est passé au camp de réfugiés de Jénine a entraîné la souffrance de milliers de civils palestiniens innocents ", a-t-il dit. L'armée israélienne insiste sur le fait que son invasion dévastatrice sur le camp de Jénine plus tôt ce mois avait pour but de déraciner les infrastructures des milices palestiniennes, plus particulièrement les auteurs des attaques-suicides qui sont de plus en plus violentes. Elle dit aujourd'hui que les morts sont surtout des combattants. Et, comme toujours - bien que ses agissements quotidiens en territoires occupés contredisent ces allégations - elle insiste en disant qu'elle a fait le maximum pour protéger les civils.

Mais le journal The Independent a découvert une histoire différente. Nous avons découvert que pendant qu'Israël menait une opération clairement dévastatrice contre les organisations militantes - dans un premier temps au moins - presque la moitié des morts palestiniens qui ont été identifiés jusque là, sont des civils, y compris des femmes, des enfants et des personnes âgées. Ils sont morts au milieu d'une opération israélienne brutale et impitoyable, dans laquelle beaucoup d'atrocités ont été commises, et qu'Israël tente de cacher en entamant une vaste campagne de propagande.

L'assaut sur le camp de réfugiés de Jénine par les forces armées israéliennes a débuté le 3 avril. Une semaine plus tôt, à 30 miles à l'Ouest dans la ville côtière de Netanya, un porteur-suicide de bombe du Hamas entre dans un hôtel et fait exploser une salle pleine de gens qui s'apprêtaient à célébrer la fête de Pessah. Ce carnage horrible lors d'un des jours les plus religieux du calendrier juif a fait 28 victimes, jeunes et vieux, la pire attaque palestinienne de l'intifada, un moment bien funeste dans ce long conflit entre deux peuples.

Ariel Sharon, Premier ministre d'Israël, et ses ministres ont répondu en déclenchant un plan qui était resté longtemps sur son bureau. L'Opération Bouclier de Défense allait devenir la plus grande offensive militaire d'Israël depuis la guerre de 1967. Le camp de Jénine était en haut de la liste des cibles. L'abri de 13 000 personnes, il fut au cœur d'une résistance acharnée contre l'occupation israélienne pendant 35 ans.

Les murs couverts de graffitis hurlaient les slogans de Hamas, du Fatah et du Jihad Islamique ; des islamistes radicaux et des nationalistes laïcs travaillèrent main dans la main, enterrant leurs différences au nom de l'intifada. Selon Israël, 23 des attaquants-suicides seraient issus du camp, qui était un centre de fabrication de bombes. Mais, il y avait aussi beaucoup, beaucoup de civils. Des gens tels que Atiya Rumeleh, Afaf Desuqi et Ahmad Hamduni.L'armée espérait une victoire rapide. Elle avait une écrasante supériorité militaire - 1000 hommes d'infanterie, surtout des réservistes, accompagnés de chars Merkava, de véhicules blindés, de bulldozers et d'hélicoptères Cobra, armés de missiles et de mitrailleuses lourdes. Face à cette force, il y avait 200 palestiniens, dont des membres de milices - Hamas, Brigades des Martyrs d'Al Aqsa et Jihad islamique - se battant du côté des forces de sécurité de Yasser Arafat, essentiellement avec des Kalashnikovs et des explosifs.

La lutte opposée par les Palestiniens a choqué les soldats. Huit jours après son entrée, l'armée israélienne a finalement eu l'avantage mais à un coût élevé. Vingt trois soldats furent tués, 13 d'entre eux liquidés dans une embuscade, et un nombre inconnu de palestiniens tués. Et une large zone résidentielle - 400 mètres par 500m - a été entièrement dévastée ; Des scènes dont les autorités israéliennes savaient tout de suite qu'elles indigneraient le monde dès qu'elles seraient montrées sur les écrans de TV. " Nous ne nous attendions pas à ce qu'ils se battent si bien " a dit un réserviste israélien apparemment épuisé alors qu'il rentrait chez lui. Les journalistes et les humanitaires ont été exclus pendant cinq jours, pour que l'armée israélienne puisse nettoyer la zone, après la bataille importante qui eut lieu le 10 avril.

Le journal The Independent est resté cinq jours durant à mener des interviews longues et détaillées des survivants parmi les ruines du camp de réfugiés, accompagné de Peter Bouckaert, un chercheur de l'organisation Human Rights Watch. Beaucoup de ces entrevus ont été menées dans des immeubles qui étaient au bord de l'effondrement, dans des salles de séjours dont un pan de mur avait été complètement arraché par les bulldozers et qui étaient ouvertes sur la rue.

Une image alarmante s'est imposée sur la réalité de ce qu'il s'est vraiment passé. Jusque là, 50 des morts ont été identifiés. The Independent possède une liste de noms. Les Palestiniens étaient heureux voire fiers de nous dire lesquels des combattants morts étaient pour le Hamas, le Jihad islamique, les brigades d'Al Aqsa ; lesquels appartenaient à leur forces de sécurité ; et lesquels étaient des civils. Ils ont identifié pratiquement la moitié comme étant des civils.

Tous les civils n'ont pas été tués pendant les échanges de feux. Certains, selon les témoins, ont été délibérément visés par les forces israéliennes. Sami Abu Sba'a nous a dit que son père de 65 ans, Mohammad Abu Sba'a, a été tué par des soldats israéliens après avoir informé le conducteur d'un char qui s'approchait, que sa maison était pleine de familles qui s'abritaient des combats. Le bulldozer a fait demi-tour. A dit M. Abu Sba'a- mais son père à été tué presque immédiatement par un tir à la poitrine à l'endroit où il se tenait.

Les troupes israéliennes ont aussi mortellement touché une infirmière palestinienne alors qu'elle essayait d'aider un homme blessé. Hani Rumeleh, un civil de 19 ans, a été tué alors qu'il tentait de regarder dehors devant sa porte. Fadwa Jamma, une infirmière qui se trouvait dans une maison à côté avec sa sœur, a entendu le cri de Hani et s'est empressée d'aller l'aider. Sa sœur, Rufaida Damaj, qui est aussi allée aider, a été blessée mais a survécu. De son lit à l'hôpital de Jénine elle nous a raconté ce qui s'était passé.

" Nous avons été réveillés à 3h30 du matin par une grande explosion " dit-elle. " J'ai entendu qu'un homme était blessé à l'extérieur de notre maison. Alors ma sœur et moi sommes sorties faire notre devoir en aidant l'homme et lui donnant les premiers soins. Il y avait des hommes de la résistance dehors et nous avons du leur demander avant de bouger. Je leur ai dit que ma sœur était une infirmière, et je leur ai demandé de nous laisser aller voir le blessé.

" Avant que j'aie pu terminer de parler aux gars, les Israéliens ont commencé à tirer. J'ai été touchée par une balle dans la jambe, je suis tombée et j'ai cassé mon genou. Ma sœur a essayé de m'aider. Je lui ai dit " je suis blessée ". Elle m'a dit " moi aussi je suis blessée ". Elle avait été touchée par une balle sur un côté de son abdomen. Ils lui ont à nouveau tiré dessus dans le cœur. Je lui ai demandé où elle était blessée mais elle n'a pas répondu, elle a émis un son terrible et a essayé de respirer trois fois. "

Mme Jamma portait l'uniforme blanc des infirmières clairement marqué par un croissant rouge, l'emblème du personnel médical palestinien, lorsque les soldats ont tiré. Mme Damaj dit que les soldats pouvaient clairement la voir car elles étaient à la lumière et ils pouvaient entendre leurs appels au secours car ils étaient " très proches ". Alors que Mme Damaj criait à l'aide aux combattants palestiniens, les soldats israéliens ont à nouveau tiré : une deuxième balle est allée de sa jambe vers la poitrine.

Finalement une ambulance à été autorisée à emporter Mme Damaj. Sa sœur était déjà morte. Cela allait être une des dernières fois où une ambulance serait autorisée près des blessés dans le camp de Jénine jusqu'à la fin des combats. Hani Rumeleh a été emporté à l'hôpital, mais il était mort. Pour sa belle-mère cependant, la tragédie ne faisait que commencer ; le lendemain, son mari de 44 ans Atiya, aussi un civil, était tué.

Alors qu'elle racontait son histoire, ses enfants devenus orphelins s'accrochaient à ses côtés. " Il y avait des tirs tout autour de la maison. Vers 17 heures je suis allée vérifier le bâtiment. J'ai dit à mon mari que deux bombes avaient atteint la maison. Il est allé vérifier. Deux minutes plus tard il m'a appelé, mais il avait des difficultés à parler. Je suis allée avec les enfants. Il tenait encore debout. De ma vie je ne l'ai jamais vu me regarder comme cela. Il m'a dit " Je suis blessé " et a saigné de sa bouche et de son nez. Les enfants se sont mis à pleurer, et il est tombé. Je lui ai demandé ce qui s'était passé mais il ne pouvait pas parler.

" Ses yeux ont regardé les enfants. Il les a regardés un à un. Puis il m'a regardé. Puis tout son corps s'est mis à trembler. Lorsque j'ai regardé, il y avait une balle dans sa tête. J'ai essayé d'appeler une ambulance, je hurlais pour que n'importe qui appelle une ambulance. Une est arrivée mais elle a été renvoyée par les Israéliens. "

Nous étions le jeudi 4 avril et le blocus pour empêcher de récupérer les blessés avait commencé. Avec les combats qui se déroulaient à l'extérieur, Mme Rumeleh ne pouvait aller chercher de l'aide à l'extérieur. Finalement elle a fait une corde en se servant de ses foulards pour descendre son fils de sept ans Mohammad par la fenêtre arrière pour aller chercher de l'aide. La famille, effrayée du risque de se faire tirer dessus si elle sortait, a été bloquée à l'intérieur de la maison pendant une semaine avec le cadavre.

Quelques portes plus loin nous avons entendu l'histoire de Afaf Desuqi. Sa sœur, Aysha, nous a raconté comment cette femme de 52 ans a été tuée quand les soldats israéliens ont fait sauter une mine pour ouvrir sa porte. Mme Desuqi avait entendu l'arrivée des soldats et était allée ouvrir la porte. Elle nous a montré les restes de la mine, un cylindre métallique large. La famille a hurlé pour avoir une ambulance, mais aucune ne fut autorisée à venir.

Ismehan Murad, une autre voisine, nous a dit que les soldats l'avaient utilisée comme bouclier humain lorsqu'ils ont fait sauter la porte de la maison des Desuqi. Ils sont d'abord venus à la maison de la jeune femme, et lui ont ordonné de passer devant eux de manière à ce que l'on ne leur tire pas dessus.

Jamal Feyed est mort enterré vivant dans les décombres. Son oncle, Saeb Feyed, nous a dit que Jamal âgé de 37 ans était handicapé mental et moteur, et qu'il ne pouvait pas marcher. La famille l'avait déjà déplacé de maison en maison pour éviter les combats. Lorsque M. Feyed a vu le bulldozer approcher de la maison où se trouvait son neveu, il a couru pour avertir le conducteur. Mais le bulldozer a creusé le mur de la maison qui s'est effondré sur Jamal.

Bien qu'ils aient évacué un nombre significatif de civils, les Israéliens en ont utilisé comme boucliers humains. Rajeh Tawafshi, un homme de 72 ans, nous a dit que les soldats avaient attaché ses mains et l'avaient fait marcher devant eux tandis qu'ils fouillaient chaque maison. Quelques instants auparavant, ils avaient tué par balle Ahmad Hamduni, un homme de quatre-vingt ans, devant les yeux de M. Tawafshi. M. Hamduni s'était réfugié dans la maison de M. Tawafshi, mais les soldats avaient fait sauter la porte. Une partie de la porte métallique avait atterrie près des deux hommes. M. Hamduni était voûté par l'âge, M. Tawafshi pense que les soldats ont par erreur pensé qu'il portait une ceinture de bombes. Ils l'ont tué sur-le-champ.

Même les enfants n'ont pas été épargnés par les assauts des Israéliens. Faris Zeben, un garçon de 14 ans, a été tué de sang-froid. Il n'y a eu aucun combat. Le couvre-feu avait été levé sur Jénine pour quelques heures et le garçon était allé acheter de la nourriture. Cela s'est produit le jeudi 11 avril. Le frère de huit ans de Faris, Abdel Rahman, était avec lui quand il est mort. Regardant nerveusement son gilet, les yeux rivés au sol, l'enfant nous a raconté ce qui s'était passé.

" Nous étions Faris et moi et un autre garçon, et quelques femmes, je ne sais pas. Faris m'a dit de rentrer à la maison mais j'ai refusé. Nous passions devant un char. Puis nous avons vu l'avant du char avancer vers nous et j'ai eu peur. Faris m'a dit de rentrer à la maison mais j'ai refusé. Le char a commencé à tirer et Faris et l'autre garçon se sont enfuis. Je suis tombé. J'ai vu Faris tombé, j'ai juste pensé qu'il était tombé. Puis j'ai vu du sang sur le sol et je suis allé voir Faris. Puis deux des femmes sont venues et ont emmené Faris dans une voiture. "


Abdel Rahman nous a montré où cela s'était produit. Nous l'avons mesuré : le char était à environ 80m. Il a dit qu'il n'y avait eu qu'une seule salve de tirs. Il a imité le bruit que cela faisait. Les soldats dans le char n'ont pas fait d'avertissement, a-t-il déclaré. Et après avoir tiré sur Faris ils n'ont rien fait.

Mohammad Hawashin, 15 ans, a été tué par balle alors qu'il marchait à travers le camp. Aliya Zubeidi nous a dit comment elle se trouvait sur la route pour l'hôpital pour voir le corps de son fils Ziad, un militant des Brigades d'Al Aqsa qui avait été tué au combat, accompagnée de Mohammad. " J'ai entendu des tirs" a dit Mme Zubeidi. " Le garçon était assis sur le pas de la porte. Je croyais qu'il se cachait des balles. Puis il a dit 'Au secours'. Nous n'avons rien pu faire pour lui, il avait été touché au visage. "

Dans une rue déserte à la périphérie du camp, nous avons trouvé les restes aplatis d'une chaise roulante. Elle avait été littéralement écrasée, aplatie comme dans les dessins animés. Au milieu des débris, gisait un drapeau blanc. Durar Hassan nous a raconté comment son ami, Kemal Zughayer, a été tué par balle alors qu'il essayait de faire rouler sa chaise vers le haut de la route. Les chars israéliens ont sûrement roulé sur le corps, car lorsque M. Hassan l'a trouvé, une jambe et les deux bras manquaient, et le visage était fendu en deux.


M. Zughayer, qui avait 58 ans, avait été atteint par une balle lors de la première Intifada palestinienne. Il ne pouvait pas parler, et n'avait pas d'emploi. M. Hassan nous a montré sa petite chambre pitoyable où logeait son ami, avec pour seul meuble un matelas sale posé sur le sol. M. Zughayer roulait son siège vers la station essence où travaillait tous les jours M. Hassan, parce qu'il se sentait seul. M. Hassan faisait sa lessive ; c'est lui qui avait mis le drapeau blanc sur la chaise roulante de M. Zughayer.

" Après 16 heures je l'ai poussé sur la route comme d'habitude " a dit M. Hassan. " Puis j'ai entendu les chars arriver, ils étaient quatre ou cinq. J'ai entendu des tirs, et j'ai pensé qu'ils tiraient des balles d'avertissement pour lui dire de se pousser du milieu de la route. " Ce n'est que le lendemain matin que M. Hassan est allé vérifier ce qui s'était passé. Il a trouvé la chaise roulante aplatie sur la route, et le corps mutilé de M. Zughayer un peu plus loin dans l'herbe.

Le journal The Independent a beaucoup d'autres récits semblables. Il n'y a simplement pas assez d'espace pour toutes les imprimer. M. Bouckaert, le chercheur pour Human Rights Watch, qui prépare un rapport, dit que le nombre réel de ces récits était convaincant.

" Nous avons effectué des entrevus considérables dans le camp, et les témoignages de douzaines de témoins sont entièrement cohérents les uns avec les autres sur l'étendu et la nature des abus qui ont été perpétrés dans le camp " selon M. Bouckaert, qui a enquêté sur les abus dans le domaine des droits de l'homme dans une douzaine de zone de guerre, dont le Rwanda, le Kosovo et la Tchétchénie. " Maintes et maintes fois les témoins ont donné des récits identiques des atrocités commises. Beaucoup des gens tués étaient de jeunes enfants ou des personnes âgées. Même dans les cas de jeunes hommes ; dans la société palestinienne, les parents sont assez expansifs lorsque de jeunes hommes sont des combattants. Ils deviennent fiers qu'ils se fassent appeler des " martyrs ". Lorsque des familles palestiniennes proclament que leurs proches tués étaient des civils nous prenons leur information comme étant très crédible. "

Les évènements de Jénine - qui sont passés presque sans discussion à l'intérieur d'Israël - ont créé une crise dans les relations entre Israël et le monde extérieur. Des questions sont de plus en plus posées en Europe sur le fait de savoir si Ariel Sharon est finalement en train de mener " une guerre contre la terreur " ou s'il essaye d'infliger une défaite qui ruinera toutes les chances de voir un Etat palestinien. Ces suspicions se sont accrues cette semaine par l'émergence d'images des dommages causés par l'armée israélienne ailleurs en Cisjordanie durant l'opération : les soldats ont délibérément détruit des institutions de l'Etat palestinien, tels que les ministères de la santé et de l'éducation.

Pour contrer le contre-coup international, le gouvernement israélien a lancé une énorme campagne de relations publiques pour justifier l'opération à Jénine. Leurs efforts ont été largement aidés par l'autorité palestinienne, qui a tout de suite et sans preuves, déclaré qu'un massacre avait été commis et dans lequel 500 avaient péris. Des groupes de droits de l'homme palestiniens ont aggravé les choses en débitant de fausses et violentes histoires.

Rien n'est laissé de côté par la contre-attaque des relations publiques israélienne. L'armée - réalisant que beaucoup de journalistes ne se déplaceraient pas ou ne pourraient pas se déplacer à Jénine - avait même fait une tentative Orwellienne pour modifier la dure réalité physique sur le terrain. Elle a annoncé que les rapports publiés sur la région dévastée étaient exagérés, que cela ne correspondait qu'à environ 100m carrés - un vingtième de la réalité.

Un porte-parole, Major Rafi Lederman, chef de brigade du personnel, a déclaré à la conférence de presse samedi, que les forces armées israéliennes n'avaient pas tiré de missiles de ses hélicoptères Cobra - une déclaration rejetée par un expert militaire occidental qui a inspecté le camp dévasté, par un seul mot : " Foutaises. " Il n'y avait, selon le major, " presque aucune victime civile " - également faux.

Le principal souci de la campagne de relations publiques a été de rediriger la faute ailleurs. Les officiels israéliens ont accusé l'UNRWA, l'agence des Nations Unies pour les Réfugiés Palestiniens, d'avoir permis à une " infrastructure terroriste " de se développer dans un camp administré par elle sans sonner l'alarme. L'UNRWA répond de guerre lasse qu'elle ne gère pas le camp ; elle offre des services, surtout des écoles et des cliniques.

L'armée israélienne a pris à parti de manière véhémente le Comité International de la Croix Rouge (CICR) et le Croissant Rouge Palestinien, dont les ambulances n'ont pu entrer dans le camp pendant six jours, du 9 au 15 avril. Elle les a accusés d'avoir refusé de permettre à l'armée de fouiller leurs véhicules, et de faire sortir en cachette des Palestiniens en les faisant passer pour des blessés. Le CICR a rejeté toutes ces allégations absurdes, en décrivant ce bannissement - qui viole la Convention de Genève - comme étant " inacceptable ".

L'armée israélienne informe qu'elle a passé les bulldozers sur les bâtiments après la fin de la bataille, en partie parce qu'ils étaient lourdement piégés mais aussi parce qu'il existait un danger par la chute de ces bâtiments sur ses soldats ou sur les civils palestiniens. Mais après le départ des bulldozers, le journal The Independent a trouvé beaucoup de familles, y compris des enfants, vivant dans des maisons gravement endommagées et qui risquaient de s'écrouler.

L'offensive des relations publiques d'Israël consiste à dire que les Palestiniens ont fait sauter leur quartier, contraignant l'armée à les faire tomber. Il est vrai qu'il existait un certain nombre de pièges palestiniens autour du camp, mais il est bien difficile de savoir combien. Les pièges sont une technique essentiellement utilisée par une force en retrait contre une force qui avance. Ici, les combattants palestiniens, n'avaient nulle part où aller.

Ce qui apparaît au-delà de cette contestation est que la misère de Jénine n'est pas finie. Des Palestiniens cherchent encore leurs proches manquant, bien qu'il ne soit pas clairement défini s'ils sont emprisonnés en Israël, enterrés sous les ruines ou dans une tombe ailleurs.

Les Palestiniens suspectent abondamment que des corps ont été retirés par l'armée israélienne. Ils citent les différentes déclarations de l'armée israélienne au sujet du nombre de morts lors de l'opération à Jénine - au début ils ont déclaré qu'ils pensaient que le nombre se situait autour de 100 palestiniens morts ; ensuite ils ont dit plusieurs centaines de morts et de blessés ; et finalement seulement quelques douzaines. Plus dérangeante, furent les sources militaires israéliennes qui au départ déclarèrent qu'il existait un plan pour retirer les corps du camp et pour les enterrer dans un " cimetière spécial ". Ils disent aujourd'hui que le plan fut ajourné après que furent déposées des plaintes par des activistes des droits de l'homme, auprès de la cour suprême israélienne.

Tous les jours, alors que nous interrogions les survivants, plusieurs explosions eurent lieu alors que les gens marchaient sur des roquettes et des bombes qui n'avaient pas explosé auparavant, et qui jonchaient les ruines du camp. Une heure après avoir parlé avec nous de la mort de son frère, Fadl Musharqa, 42 ans, était transféré d'urgence à l'hôpital le pied en éclats après qu'il eut marché sur un explosif.

Un homme à l'hôpital s'est avancé vers nous portant un objet au creux de sa main. C'était de très petits bouts, marrons, de chicots de chair : les chairs des doigts de pieds de son fils de 10 ans qui avait marché sur des explosifs. Le garçon a perdu les deux jambes et un bras. Les explosifs laissés sur place étaient aussi bien les restes de bombes grossières des palestiniens que des explosifs dernier cri des israéliens : les bombes et les mines avec lesquels ils faisaient exploser les portes, et les roquettes d'hélicoptères tirées sur les maisons des civils.

Ceux-ci sont les faits que les Israéliens veulent cacher au monde. À cela il faut ajouter les conclusions préliminaires d'Amnesty International, qui a découvert des preuves d'abus graves sur les droits de l'homme - y compris des exécutions extra-judiciaires - et qui a demandé une enquête pour crimes de guerre.

Au moment d'écrire cet article, Israël a retiré sa coopération pour l'envoi d'une mission par le Conseil de Sécurité des Nations Unies chargée d'établir les faits pour savoir ce qu 'il s'est réellement passé à Jénine. Connaissant les crimes commis ici, cela est à peine surprenant.


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