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Le nationalisme juif est plus grave pour les juifs que l'Holocauste

Auteur

Christoph Zehntner, rabbin de la Communauté israélite libérale de Berne

Date

3.8.2001

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Source

Article paru dans le quotidien Le Temps

Résumé

Christoph Zehntner, rabbin de la Communauté israélite libérale de Berne, s'interroge sur les fondements de l'identité juive. Elle n'est en tout cas pas, à son avis, dans la construction d'un Etat qui se comporte en puissance coloniale au Proche-Orient et exclut les Palestiniens de la citoyenneté. L'auteur propose que cet Etat ne soit plus seulement celui des juifs, mais aussi celui des Palestiniens

Le nationalisme juif est plus grave pour les juifs que l'Holocauste

Le conflit qui oppose l'armée israélienne aux rebelles palestiniens bat son plein depuis plusieurs mois et le processus de paix instauré par l'Accord d'Oslo se trouve interrompu, peut-être même définitivement compromis. La reprise du conflit au Proche-Orient m'a amené à proposer une solution de paix au caractère inédit. Je soutiens en effet la thèse dérangeante que le nationalisme juif représente pour le peuple juif – et la communauté juive mondiale – un danger plus grave que l'Holocauste.
L'idée qu'Israël représenterait un «cas à par» reflète une perception erronée de la réalité, Israël n'ayant pas plus de valeur d'exception que quelque autre nation. Le processus de paix a été d'emblée faussé par la démarche ambiguë consistant à décerner trois Prix Nobel dans une proportion inégale – deux à Shimon Perez et Yitzhak Rabin, les représentants du pouvoir colonial, et un à Yasser Arafat. Quoique bien intentionnée, l'attribution de ces palmes n'a contribué en rien à rapprocher de la paix cette région colonisée, issue attendue de toutes parts.
Comment se fait-il que, hormis les pays arabes, le monde entier – et les juifs en particulier – ait occulté le fait que l'Etat d'Israël se posait en puissance coloniale? L'oblitération de cette réalité est associable à l'histoire du peuple juif, inscrite tout au long des siècles dans le malheur, les persécutions, l'oppression et les tentatives d'extermination; associable aussi à l'histoire d'un sionisme qui s'en voulait la solution – déjà bien avant Theodor Herzl. L'émigration en Palestine avait commencé longtemps avant le premier Congrès sioniste de Bâle consécutif à la vague de pogroms de 1881 en Russie et la publication par Herzl de L'Etat juif en 1896. Ces premiers immigrants juifs n'avaient rien de colons. C'est Herzl qui a inventé le concept aussi naïvement messianique que suggestif d'«Etat juif», utopie d'un Etat idéal porteur de progrès, de bien-être et de bonheur pour ses habitants arabes – dont la présence n'avait pu lui échapper lors de son voyage en Palestine.
Déjà à l'époque, le sionisme politique de Herzl et de Jacob Klatzkin comptait des opposants parmi les juifs ayant discerné que ce rêve recelait le danger d'un processus de colonisation. C'est ce qui incita des hommes tels qu'Achad Haam et Martin Buber à préconiser la création en Palestine d'un Centre plutôt que d'un Etat juif. Simon Dubnow, qui vivait à Zurich, confronta les sionistes à cette interrogation: dans quelle mesure la judaïcité ne doit-elle pas sa survie et sa pérennité à la présence juive dans le monde entier et à sa participation, partout, à l'histoire?
Si l'Etat d'Israël a néanmoins vu le jour, c'est moins sous l'influence visionnaire de Herzl que grâce aux achats de territoires palestiniens effectués par le baron de Rothschild et d'autres défenseurs de la cause. Loin d'avoir eu pour seul but de matérialiser un rêve colonisateur, sa création est devenue historiquement indispensable à la suite de l'Holocauste. Là réside indubitablement le motif essentiel qui empêche et enlève le droit de considérer Eretz Israel comme ce qu'il est réellement, à savoir un Etat juif colonialiste et ce depuis le 14 mai 1948, date de sa fondation, sinon avant. La forme actuelle de ce statut politique rend sa légitimité contestable. La tolérance des Etats-Unis à son égard pendant la guerre froide s'explique aisément par le fait qu'Eretz Israël représentait pour eux un allié sûr au Proche-Orient. Mais la guerre froide a cessé depuis 1989 et aux Etats-Unis le lobby favorable à Israël rétrécit de plus en plus – même parmi les membres de la communauté israélite, ce qui est préoccupant. Cette inquiétude rend d'ailleurs d'autant plus urgente la nécessité de parler clairement.
Cette anxiété puise toutefois à une source plus profonde. En effet, les liens tissés entre la communauté juive mondiale et Eretz Israel seront gravement compromis si les Israéliens ne se décident pas à enfin admettre que leur souveraineté colonialiste ne procure pas grand bien-être et nul bonheur à la population arabe et que l'occultation de cette réalité risque d'anéantir l'identité juive, ce que, même étant l'armée la mieux équipée du monde, Tsahal ne saurait empêcher. Encore plus que le nationalisme, le colonialisme est une notion totalement étrangère à l'essence et aux principes même du judaïsme. Des juifs se comportant en suzerains occupants trahissent à la fois leur religion et leur culture. En un mot: des juifs colonisateurs menacent à la fois le judaïsme et une judéité déjà très érodée par sa douloureuse histoire.
Où réside l'identité du peuple juif et sur quoi est-elle fondée? Quelles valeurs essentielles forment la singularité d'Israël et transcendent sa dimension actuelle? Le seul statut de survivants ne suffit pas à faire d'individus les citoyens d'une nation. Plus personne ne croyant que nous soyons une «race» – ni de surcroît une race «inférieure» – serions-nous réduits à chercher lien et cohésion dans un Etat colonial? Si nous devions nous fourvoyer sur ce chemin, au lieu que notre identité risque de s'égarer dans les méandres de la Diaspora, ce sont les fondements mêmes de notre judéité qui se trouveraient irrémédiablement aliénés.
La vulnérabilité et l'incertitude de l'identité juive trouvent une expression poignante dans le poème Zürich, zum Storchen extrait de La Rose de personne, que Paul Celan écrivit pour Nelly Sachs au printemps 1960. Ils s'étaient rencontrés à Zurich le jour de l'Ascension, cherchant tous deux sans espoir à trouver une identité au travers de Dieu et du judaïsme. «Nous avons parlé du Trop et du Trop-peu. Du Toi et du Non-toi, de la clarté qui trouble, de choses juives, de ton Dieu.» Le poème se termine par cette phrase de Nelly: «Mais nous ne savons pas, tu sais, mais nous ne savons pas quoi compte». Si cette connaissance devait irrémédiablement sombrer dans l'oubli, nous cesserions d'être et n'aurions plus aucune raison de vivre.
La plus ancienne référence fiable au peuple d'Israël remonte à l'an 1219 avant l'ère chrétienne, émanant du pharaon Merenptah: «Israël est dévasté et il n'y pousse plus de grain.» Il ajoute: «Les chefs de ses tribus se prosternent en criant Shalom.» On ignore si le peuple juif de l'époque adorait alors un dieu monothéiste JHWH, en revanche il est certain qu'IsraëI avait déjà intégré la notion de paix dans son acception d'unité et de clarté. II importe que la communauté juive se la remémore pour espérer survivre. Qu'elle se rappelle aussi que si l'ancienne Rhodésie porte maintenant un autre nom, elle doit ce changement à des motifs aussi légitimes qu'équitables. Les négociations de paix qui se sont succédé avant et après Oslo entre l'Etat d'Israël et les Palestiniens visaient toutes la création en Palestine de deux Etats distincts: pourquoi donc n'y en aurait-il pas qu'un seul, sous la même bannière en bleu sur fond blanc de l'Etoile de David? Cette nation toute neuve ne serait ni un «Etat juif» ni un «Etat arabe», mais un Etat démocratique et fédéraliste avec Jérusalem unifiée comme seule et unique capitale; un pays où les Juifs du monde entier pourront reconstituer les fragments d'une identité assurément plus solide que celle qu'ils puiseraient dans leur seule certitude d'avoir survécu. Et si cela se réalisait?