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[Dr. Nurit Peled-Elhanan est une militante pacifiste israélienne de longue date. Elle a reçu récemment un prix de la paix décerné par le Parlement européen. Nurit est la mère de Smadar Elhanan, qui a été tuée, à l'âge de treize ans, lors d'un attentat-suicide commis à Jérusalem en septembre 1997.]
Dylan Thomas a écrit un poème de guerre intitulé 'Et la mort n'aura pas d'empire'. En Israël, elle en exerce un. Ici, la mort gouverne : le gouvernement d'Israël régit un empire de mort. Aussi la chose la plus étonnante, au sujet de l'attentat terroriste d'hier, à Jérusalem, comme d'ailleurs, aussi, des autres attentats similaires, c'est l'étonnement des Israéliens.
La propagande et l'endoctrinement israéliens s'arrangent pour (et réussissent à) fournir une couverture (médiatique) de ces attaques totalement détachée de la réalité israélienne. Dans les médias israéliens (et américains), il est question de meurtriers arabes, et de victimes israéliennes dont la seule faute serait d'avoir exigé sept jours de répit.
Mais quiconque a une mémoire qui remonte non pas à un an dans le passé, non : à une semaine, voire même à quelques heures en arrière... sait qu'il s'agit d'autre chose, que chaque attentat est le maillon d'une chaîne d'événements horribles et sanglants qui s'étend jusqu'à trente-quatre ans en remontant dans le temps et qui n'a qu'une seule et unique cause : une occupation brutale. Une occupation qui humilie, qui affame, qui dénie l'emploi, qui démolit des maisons, détruit des récoltes, assassine des enfants, emprisonne des jeunes sans procès dans des conditions épouvantables, laisse mourir des bébés à des barrages militaires et répand partout le mensonge.
La semaine dernière, après l'assassinat d'Abu Hanoud, une journaliste du Yediot Ahronot m'a demandé si je me sentais "soulagée". N'avais-je pas vécu dans la crainte qu'"un assassin tel que lui ait pu aller et venir en liberté ?" Non, je n'ai pas été soulagée, lui ai-je répondu, et je ne me sentirai pas soulagée tant que les assassins d'enfants palestiniens continuent à aller et venir en liberté. Les assassinats de ces enfants, comme la liquidation d'un suspect sans procès et le meurtre d'un garçon de dix ans, hier, peu avant l'attentat, sont l'assurance qu'aucun enfant israélien ne pourra aller en sécurité à l'école. Chaque enfant israélien devra payer pour la mort des cinq enfants tués (par une bombe actionnée à distance) à Gaza et celle des autres, à Jenin, à Ramallah, à Hébron.
C'est d'Israël que les Palestiniens ont appris que chaque victime doit être vengée dix, cent fois. Ils n'ont cessé de répéter que tant qu'il n'y aurait pas la paix à Ramallah et à Jenin il n'y aurait pas la paix à Jérusalem et à Tel Aviv. Aussi n'est ce pas des Palestiniens qu'il faut exiger sept jours de trêve, mais des forces israéliennes d'occupation. Vendredi dernier, on a annoncé aux informations que des politiciens des deux parties étaient parvenus à un accord, à Jérusalem, permettant la réouverture du casino dont leurs propres revenus dépendent. Ils y sont parvenus sans intervention américaine, sans rencontre au sommet, avec la seule assistance de juristes et d'hommes d'affaires, qui promirent aux parties ce qu'elles attendaient. Ce petit fait montre bien que le conflit n'est pas entre dirigeants : quand un différend les affecte directement (à la différence de la mort d'enfants), ils trouvent prestement une solution.
Cela ne fait que renforcer ma conviction que nous tous, les uns autant que les autres, Israéliens et Palestiniens, sommes les victimes de politiciens qui jouent sur le tapis vert la vie de nos gamins pour leurs honneur et prestige. Pour eux, un enfant ne veut pas un jeton de roulette.
Mais ces attentats servent les intérêts de la politique israélienne : une politique qui vise à nous faire oublier que la guerre, aujourd'hui, a pour enjeu de protéger les colonies et de poursuivre la colonisation, une politique qui amène de jeunes Palestiniens à se suicider pour entraîner dans la mort des enfants israéliens, comme si ces kamikazes étaient animés par l'invocation de Samson : "que les Philistins meurent et que je meure avec eux", une politique subtile et retorse, capable de nous faire croire qu'"ils veulent Tel Aviv et Jaffa, aussi" et "qu'il n'y a personne en face avec qui discuter", tout en continuant à éliminer tous ceux qui auraient été susceptibles de négocier.
Maintenant que nous savons que nos dirigeants sont capables de faire la paix quand ils y ont un intérêt sonnant et trébuchant, nous devons exiger qu'ils fassent la paix aussi quand des choses de moindre importance, telle la vie de nos enfants, sont en jeu. Tant que tous les parents d'Israël et de Palestine ne s'élèveront pas contre les politiciens, leur demandant d'en rabattre sur leur soif de conquête et de sang versé, le peuplement du royaume souterrain des enfants enterrés ne fera que croître. Depuis l'origine des temps, des mères ont crié à haute et intelligible voix contre la mort et pour la vie. Aujourd'hui, nous devons nous élever contre la transformation de nos enfants en assassins et en assassinés, éduquer nos enfants à ne pas prêter la main à des machinations diaboliques, et forcer les politiciens - qui disent, avec Abner et Joab, "laissez ces jeunes hommes se lever et nous distraire de leur lutte" - à laisser la place à des gens capables de s'asseoir à la table de négociations et de conclure une paix véritable et juste, qui soient prêts à engager un dialogue, non pas en vue de tromper ou de manipuler le partenaire, non pas pour humilier l'autre et le forcer à se mettre à genoux, mais pour parvenir à une solution qui respecte l'autre, une solution exempte de tout racisme et de tous mensonges. Sinon, la mort continuera à exercer sur nous sa domination.
Je suggère l'idée que les parents qui n'ont pas encore perdu leurs enfants regardent où ils mettent les pieds et écoutent ce que leur disent ces voix qui s'élèvent du royaume de la mort qu'ils foulent jour après jour et heure après heure, car c'est à ce moment-là seulement que tout le monde comprendra qu'il n'y a aucune différence entre une vie et une autre vie, que peu importe la couleur de votre peau, votre nationalité, quel drapeau flotte au-dessus de telle ou telle colline et dans quelle direction vous pouvez bien vous tourner pour prier.
Au royaume de la mort, des enfants israéliens reposent aux côtés d'enfants palestiniens, des soldats de l'armée d'occupation reposent aux côtés de kamikazes, et personne ne se souvient de qui était David et qui était Goliath, car ils ont été confrontés à la vérité toute simple et ils ont compris qu'ils ont été trompés, qu'on leur a menti, que des politiciens dépourvus de sensibilité et/ou de conscience ont joué leurs vies à la roulette comme ils continuent à jouer notre vie, à tous, à la roulette. Nous leur avons donné le pouvoir, par des élections démocratiques, mais cela leur a permis de faire de notre maison une arène pour des assassinats sans fin. Ce n'est qu'en les arrêtant que nous pourrons retrouver une vie normale ici. Alors, et alors seulement, la mort n'aura plus le dernier mot.
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