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Retour vers l'enfer

Le témoignage d'une coopérante française en Palestine.

samedi 29 septembre 2001

Et me voilà donc de retour en «Terre Sainte». Dix jours que je suis ici. Dix jours riches en émotion. Je me suis fait tiré dessus deux fois, j'ai été braquée par un tank, etc. etc. Bref, la situation est pire qu'avant, bien pire même, mais puisqu'on parle de cessez-le-feu, et bien croyons-y! Il y a bien des gens qui croient au Père Noël...

Aujourd'hui, samedi 29 septembre 2001. Les premiers morts de l'Intifada al-Aqsa tombaient il y a tout juste un an. Un an après, il y a toujours des morts. Un jeune mort est tombé sous les balles israéliennes ce matin, quatre hier. Parmi eux, un gosse de 10 ans. Parmi eux aussi, un adolescent de 17 ans du camp de réfugiés de Deiheshe, d'où je vous écris. Ce matin, c'était la mise en terre. Pas de commentaires.

Je tenais à vous raconter ma journée d'hier. Vendredi matin, j'étais à Ramallah et je devais me rendre à Jérusalem. Nous étions le 28 septembre, date de tous les dangers... Pas de problèmes pour faire la route Ramallah-Qalandia. Arrivés à Qalandia, il nous faut descendre du taxi, passer à pied l'impressionnant check-point israélien, marcher sur quelques centaines de mètres pour prendre un taxi de l'autre côté, qui lui nous conduira jusqu'à Jérusalem.

On descend donc et on se dirige vers le soldat préposé au contrôle des papiers. D'autres soldats armés jusqu'aux dents sont installés un peu en hauteur. Ils nous dominent. La main sur la gâchette. Un faux mouvement et hop! On passe un par un. Mon passeport français intrigue. C'est d'ailleurs une nouveauté par rapport à l'année dernière. Désormais, aux check-points, un passeport étranger ne donne pas beaucoup plus de droits que des papiers palestiniens. Bref, on examine mon passeport plutôt deux fois qu'une. Et on ne se gêne pas pour me faire patienter... Après tout, quand on sait ce qui est arrivé à Hubert Védrine et à ses gardes du corps...

Bref donc, mon passeport examiné à la loupe, je peux passer. Je marche et je me retrouve de l'autre côté. Pas de taxi pour Jérusalem. On attend. Un taxi arrive enfin. On se précipite. «Seulement les gens de Jérusalem et les étrangers!» nous dit le chauffeur. «Il y a des barrages partout et l'armée ne laisse passer personne!»

Il faut savoir que depuis les accords d'Oslo, aucun Palestinien de Cisjordanie et a fortiori de Gaza n'est autorisé à pénétrer dans la Ville Sainte. Sous peine de prison. C'est aussi ça, la «paix d'Oslo».

Après le check-point de Qalandia, quelques kilomètres plus loin, on tombe sur un gros barrage israélien, encore un. On a pourtant déjà été contrôlés... Mais on recommence. Cette fois cependant, on ne change pas de taxi, on attend... environ une heure, et puis c'est notre tour. Le soldat ouvre la porte du taxi. Par signe, il nous fait comprendre, à moi et à une Américaine, de lui montrer nos papiers. Il ne contrôle que les étrangers! Les shebabs ne sont pas contrôlés!

On continue. En chemin, on rencontre un nombre impressionnant de jeeps, de postes de contrôle en tous genres, etc. Et encore un check-point! (Je vous rappelle que Ramallah-Jérusalem, c'est 15 km). Et cette fois, c'est le bouquet! Ils ne contrôlent pas nos papiers! Seulement ceux du chauffeur: il a moins de 40 ans, il n'a pas le droit de passer! Aucune discussion possible, il faut faire demi tour! (Le chauffeur est pourtant passé au même endroit cinq fois dans la matinée sans qu'on lui dise quoi que ce soit.) Mais là, il n'a pas le droit. Un point c'est tout. Une minette gendarmette israélienne à la peau bronzée, aux yeux noirs maquillés de bleu, lui ordonne de faire demi tour. Elle n'a pas 25 ans.

Donc on descend, au milieu de nulle part, mais entourés de militaires. On continue à pied... sans que personne ne pense à vérifier nos nationalités ou notre âge! Avec moi dans le taxi, une vieille dame qui se déplace avec beaucoup de difficultés. Comme tout le monde, elle doit marcher... Avec moi aussi, une jeune fille d'une quinzaine d'années, souriante, surprise de me voir porter au cou «Handala» (petit personnage qui symbolise les Palestiniens). On discute, on sympathise.

- Tu vois, tous les jours je fais la route pour aller à l'école. J'habite Ramallah et j'étudie à Jérusalem. Mais des fois, on a de la chance, il n'y a que deux barrages!

Bonne chance à toi, Abeer, sur les routes de Palestine...

Et après 2h30 de trajet, me voilà à Jérusalem. Où il ne se passe strictement rien! La prière est finie, les Palestiniens sont rentrés chez eux. Dehors, l'armée israélienne est partout, à cheval, à pied, en voiture. Ils ont installé des postes de contrôle près de la muraille. Le drapeau israélien flotte.

Je passe l'après-midi chez mes amis à Bethléem. En repartant, on apprend le décompte de la journée: un gosse tué à Hébron, et un ado à Deiheshe. Ado dont j'ai la photo sous les yeux au moment où j'écris: un visage souriant, son nom en gros: Mahmoud Ali Sakar. En bas à droite, la date de sa mort, la date d'hier. En bas à gauche, sa date de naissance: 2 février 1985.

Je décide de rentrer à Ramallah pour la nuit. Il est 18 heures quand je quitte Bethléem. J'arrive au check-point sur la route Bethléem-Jérusalem. Bien sûr, je passe à pied. De l'autre côté, j'attends, mais pas de taxi à l'horizon. Il fait nuit. Deux Palestiniens attendent avec moi. Un camion de marchandises arrive. Le chauffeur est l'ami d'un des deux Palestiniens qui attendent avec moi. On se tasse un peu dans la cabine, on me fait une place, et on part tous ensemble pour Jérusalem!

Une fois là-bas, je reprends un autre taxi qui me conduira à Qalandia. En cinq minutes on y est (les barrages de ce matin ont disparu). Mais très vite, je m'aperçois que quelque chose ne va pas. Les gens attendent. Je me faufile et j'apprends: interdiction de passer, les Palestiniens ont tiré sur les soldats, me dit un soldat justement.

Un peu énervée, je lui dis que c'est lui, le soldat, qui est armé! Il n'aime pas ma réplique, mais au point où j'en suis!

Me revoilà donc devant une rangée de soldat casqués, armés, qui jouent à la guerre. Je suis avec les Palestiniens désarmés, eux. Je ne peux m'empêcher de demander au soldat pourquoi il empêche un couple de passer: il s'agit d'un jeune couple, avec deux bébés emmitouflés dans les couvertures. Pour la sécurité d'Israël, les bébés aussi doivent patienter.

Le soldat coupe court à notre conversation:
- Pourquoi tu ne laisses pas passer ces gens?
- Parce que!

Il n'a pas 25 ans lui non plus. Il rejoint bien vite ses potes soldats et me désigne du menton.

Des fusées éclairantes illuminent le ciel. Comme un feu d'artifice où tout serait orange. On attend. Assise sur un pierre, qui attend aussi, une Française. Elle est là depuis un bon moment. Elle tentait de passer le barrage quand les soldats leur ont dit de rebrousser chemin. Elle dit n'avoir entendu aucun tir. On attend toujours.

Soudain, des sirènes; les soldats s'agitent. Il faut faire de la place: un char arrive! Oui, un char! À travers la foule des Palestiniens, hommes, femmes, enfants, bébés et vieillards qui veulent juste rentrer chez eux. Sur le char, un soldat avec une mitraillette. Il l'agite dans tous les sens. Les Palestiniens autour de moi rigolent:

- Après le tank, ils vont nous envoyer les hélicos et les F16 !

Des faisceaux de lumières balayent la foule. Un instant, j'ai l'impression de me trouver dans un mauvais film de fiction sur la seconde guerre mondiale... Bruits de bottes fort semblables, n'en déplaise à nos bonnes consciences occidentales.

On attend.

Et tout d'un coup, on passe! Tout d'un coup, on peut traverser le check-point! Sans aucun contrôle. Cinq minutes plus tôt, si on avait osé ce geste, on se prenait une balle...

«Bienvenue en Absurdie», disait un Français de passage à Hébron cet été. Oui, décidément, bienvenue en Absurdie...

Retour à Ramallah. Quelques tirs dans la nuit, comme toujours. Cessez-le-feu, vous avez dit cessez-le-feu? Vous y croyez, vous?

Nathalie Laillet, citoyenne française en Cisjordanie