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Retour vers l'enfer

Lundi 5 novembre 2001

Me voici à Ramallah, après une journée éreintante.

Zay az-zift... C'est une expression qu'on entend pas mal ici ces derniers temps. En gros, on pourrait la traduire par: «c'est la m....». Et je trouve que ça correspond bien à ce qui se passe ici, finalement.

Récit des dernières heures :

Je quitte Bethléem pour me rendre à Naplouse. Il est 11h, et je bosse à 15h: tout va bien. Le chemin se fait sans encombre jusqu'à Qalandia. Là-bas, je prends un taxi qui m'emmène, via des sentiers au travers des oliveraies, jusqu'à Naplouse. Ou plutôt jusqu'à Huwwara, petit village palestinien situé à 2 ou 3 km de l'entrée de la ville. C'est à la sortie de ce village qu'est installé le Makhsoum (check-point) israélien.

Privilège de posséder un passeport français... J'ai en théorie le droit de passer par le makhsoum. J'y vais donc, en abandonnant les Palestiniens qui, eux, doivent passer par la fameuse route de Tell. Apparemment, il y a des problèmes là-bas. Il y aurait des tirs. Pas folle moi... Si je peux éviter ça...

Donc je vais, à pied, jusqu'au makhsoum. Personne. Quelques Palestiniens, une ambulance. Pas un seul taxi à proximité.

Je ne me sens pas très fière, moi, avec mon sac en bandoulière et mes bouquins de français sous le bras. Quelque chose, comme une petite voix, qui me dit que ça va mal se passer...

J'avance vers le barrage. Le soldat hurle quelque chose, je m'arrête, mais ne bouge pas. Non pas pour faire preuve de courage ou de résistance. Simplement, je réfléchis. Qu'est-ce que je fais, moi? Je lui explique que je suis prof de français? Il est à plus de cent mètres de moi, le soldat. Je me vois mal discuter avec lui de cette façon.

Le soldat en question doit interpréter mon immobilisme comme une forme de résistance. Il me met en joue. Pour le coup, je ne réfléchis plus! J'attrape mon sac et me mets à courir dans le sens opposé au soldat.

Me revoilà près du groupe de Palestiniens.

– «Tu lui as dit que tu étais française?», me demande l'un d'eux.
– «J'aurais bien voulu lui dire, mais il ne m'en a pas trop laissé le temps...»

Bon, qu'est ce que je fais moi, maintenant? Je n'ai pas trop envie de retourner voir mon pote le soldat de trop près. Je décide de reprendre un taxi et de passer, comme les Palestiniens, par la route de Tell. Hop! Direction les chemins de terre, la poussière qui brûle la gorge!

On doit parcourir à peu près 2 km en voiture, puis après autant à pied, escalader une butte de terre, pour finalement reprendre un taxi de l'autre côté, qui lui nous emmènera dans Naplouse. Au cours des deux premiers kilomètres qu'on parcourt, les gens que l'on croise nous disent: «Msakkar, msakkar! c'est fermé, c'est fermé!». On continue quand même. On descend du taxi.

«C'est fermé», nous dit-on, «et les soldats tirent». Je décide, avec une femme enceinte et son mari, d'aller voir ce qui se passe. On marche un peu. 500 mètres. Sur notre gauche, on voit nettement le camp militaire. Au loin, sur la route, on devine deux soldats.

«N'y allez pas, n'y allez pas», nous dit-on! Je décide pourtant de tenter à nouveau ma chance. Peut-être que j'aurai la chance de les approcher, ces deux soldats, et de leur montrer mon passeport français. Je marche vers eux. La femme enceinte aussi.

Ils nous mettent en joue. Encore! Nous reculons. Comme à l'autre barrage, il y a une centaine de mètres entre nous et eux.

Je ne sais plus quoi faire. Je suis censée travailler là-bas dans une heure. Je pose mon sac et essaie de réfléchir. Je n'y arrive pas. Je reste, j'attends un hypothétique «assouplissement» de la situation... On discute avec la dizaine de personnes présentes.

– «Dis-leur que tu es française.»
– «Je voudrais bien, mais à chaque fois que je m'approche ils me mettent en joue.»

Un des Palestiniens a passé deux mois en France l'an dernier. On discute de Lille, de Mauroy (qui est venu à Naplouse il n'y a pas si longtemps), de la vie là-bas et de la vie ici. Tout en discutant, on essaye de grignoter quelques centimètres de terrain. Un jeune homme d'une vingtaine d'années a une technique: il pose son sac par terre, s'assoit dessus quelques minutes face aux soldats, et puis doucement il l'avance, l'air de rien...

Inutile de vous dire que les soldats de la glorieuse armée commencent à s'énerver. Quoi!!?? Nous n'avons pas peur!!?? Nous ne voulons pas partir en courant!!?? Eh bien, on va voir ce qu'on va voir!!!

Une jeep arrive dans un nuage de poussière (important, la poussière, on se croirait dans une production hollywoodienne sur la 2ème guerre mondiale). Les soldats marchent dans notre direction, fusils pointés... ça devient lassant... Ils hurlent. On ne bouge pas.

Tout d'un coup, la jeep démarre... et fonce sur un groupe de femmes (où se trouve notamment la femme enceinte). Elles hurlent, on court tous. La jeep s'arrête, on s'arrête. Elle repart, on repart.

Un «boum» tout près. Je me retourne: des gaz lacrymogènes. Heureusement, le vent est avec nous, le nuage ne nous atteint pas de plein fouet. Un deuxième «boum». On court encore. La jeep nous poursuit toujours. Des coups de feux. Les femmes hurlent. Je cours. Je ne sais plus ce que font les autres. Personne n'est blessé. Ils ont tiré en l'air.

Je retourne à l'endroit où m'a laissée le taxi. Les yeux me piquent, la peau me brûle (les gaz).

Aucun des Palestiniens avec moi ne portait d'armes. Aucun. Nous voulions juste aller travailler ou étudier. Dites-moi donc quel mal il y a à cela. Dites-moi en quoi c'est protéger la sécurité des citoyens israéliens que d'empêcher des Palestiniens d'entrer ou de sortir de Naplouse. Je ne comprends plus rien à tout ça. Ou plutôt, j'ai peur de trop bien comprendre.

Je suis énervée, fatiguée, crevée

J'ai honte.
J'ai honte pour l'armée israélienne.
J'ai honte aussi pour la société israélienne qui ne réagit pas.
Quand les tanks étaient dans Bethléem et pilonnaient, la nuit, l'université de Bethléem, les bombardements s'entendaient à Jérusalem. En deux nuits, il est tombé entre 200 et 250 obus sur ce quartier de la ville. Imaginez-vous le bruit de 200 obus? Pourquoi personne ne dit-il rien?

( ... )

Et bravo aux chauffeurs de taxis palestiniens qui nous mènent dans tous ces chemins de terre, bravo à ces paysans palestiniens qui nous indiquent le chemin quand nous sommes perdus au milieu de nulle part, bravo aux femmes qui marchent sur ces chemins en portant leurs enfants. Bravo à ces enfants qui continuent à s'amuser.

J'ai passé plus de deux heures à essayer de rentrer dans Naplouse. J'ai finalement décidé de rentrer sur Ramallah. Même route au milieu des oliviers, mêmes patrouilles volantes. Le soleil se couchait. Il était 16h30–17h. C'est la lumière de jour que je préfère.

Trois gamins sur le bord de la route. Derrière leur dos, une feuille. En riant, ils la brandissent quand nous passons: un drapeau palestinien y est dessiné. Sur la bande blanche, sont écrits les mots «al Quds lana» (Jérusalem est à nous).

Nathalie Laillet