Le 20 novembre 2000 - Me voici donc, en ce lundi matin, prêt à partir sur le terrain pour mieux comprendre ce qui se passe durant ces évènements. Je me dirige donc vers la campagne palestinienne avec un collègue belge, deux journalistes belges et un palestinien. Le but de la visite est de mieux percevoir les problèmes d'alimentation en eau, mais aussi les problèmes de circulation et sanitaires.
Premier arrêt dans un village, nommé Qusra, au Sud-est de Naplouse.
Nous rencontrons le maire adjoint qui nous offre café et thé. Nous commençons à discuter et il nous explique que depuis le début des évènements (le 29 septembre dernier) le village n'a plus d'eau. En effet, il est desservi par une bouche à la sortie de la colonie d'à côté, Magdalim, par l'intermédiaire de camions citernes. Actuellement, et depuis près de 2 mois, l'accès à la bouche est interdit. Donc plus d'eau. Les villageois essaient de trouver des solutions de secours. Ils arrivent à s'approvisionner à un puits proche (plus de 15 km), quand les tankers peuvent circuler !!!!! et ne se font pas attaquer par les colons !!!! Le seul problème est que le village ne possède aucun tanker et dépend complètement des villages voisins, qui sont dans le même cas. Du coup, pour avoir de l'eau, les villageois doivent se mettre sur une liste d'attente et sont délivrés durant la semaine suivante. L'eau de la colonie est normalement de 13F/m3 et augmente fortement dans ces conditions (coût de transport, loi de l'offre et de la demande).
Lorsque l'on aborde la question de la santé, le maire adjoint nous répond : " Je peux vous donner un exemple représentatif de la situation, le 30 octobre mon père est tombé gravement malade mais les ambulances n'ont pu rejoindre le village (impossible de sortir de Naplouse et impossible de rentrer dans le village), donc il est mort ! " Je vous passe nombre de détails (village bouclé, débouclé, rebouclé et enfin rouvert depuis trois jours - pour combien de temps).
Dans ce village, je pourrais ajouter que 90% de la population active travaillent normalement - mais est-il nécessaire de le rappeler -en Israël ou dans la vallée du Jourdain mais avec le blocage du village et des Territoires palestiniens, ces personnes sont au chômage. Pas d'eau, pas de travail, pas d'argent et des réserves de nourriture en baisse, la situation est un peu bizarre quand on sait qu'"Israël fait tout pour calmer les choses". Je ne sais pas ce que vous en penser mais moi je me pose des questions.
Allez partons pour le deuxième village, Aqraba. Il n'est pas très loin et a le même problème d'accès à la ressource en eau (il dépend de la même colonie mais on y dénombre 8000 habitants).
Je ne vous parlerai ici que du problème de la ressource en eau. La solution trouvée par la municipalité est de s'alimenter en eau dans un village voisin indépendant. Il y a ici aussi un petit problème : le tuyau de sortie est petit (2 pouces) et il y a peu de citernes (5 tracteurs de 3 m3 chacun dans le village solution et 5 identiques dans le village problème - mais ceux-ci doivent faire la queue à la distribution car ils ne sont pas prioritaires). Au global, il y a environ 20 m3 qui arrivent chaque jour pour 8000 habitants, soit environ 2,5 l/j/personne (environ, disons entre 2 et 4), sachant que la norme OMS (Organisation Mondiale de la Santé) est de 100 l/j/personne (en dessous c'est la pénurie). Ca vaut l'Afrique, vous ne trouvez pas !! Il peut être intéressant de noter que cette eau arrive entre 28 et 46 F/m3.
Direction le troisième et dernier village, Salfeet (c'est même une ville plus qu'un village). Le problème de l'eau a été beaucoup moins abordé mais nous avons fait un petit tour des lieux et nous avons pu observer les dégâts des bombardements et autres tirs
Tout d'abord un réservoir d'eau qui a été canardé, plusieurs fois, depuis une position qui devient une colonie (position avec deux chars et deux mitrailleuses lourdes). Des rouleaux de plastique destinés à des bassins de décantation se sont pris des roquettes (c'est con car les palestiniens les attendaient depuis pas mal de temps et qu'ils leur ont coûté bonbons). Aucunes raisons apparentes à ces tirs. Juste à côté, une maison a été touchée par de nombreux projectiles (balles de 500 mm, roquettes
), elle n'est plus en très bon état mais heureusement, elle n'était pas occupée au moment des tirs. Encore à côté, une autre maison, occupée celle-ci, a perdu sa réserve sur le toit, ses panneaux solaires, des fenêtres, du crépis
une roquette a même mis le feu à la chambre mais les propriétaires en sont sortis indemnes.
Changement de lieu, direction le centre ville, nous allons voir les effets des bombardements par roquettes, à partir d'hélicoptères (des Apaches, belles bêtes). Juste pour votre information, les roquettes sont intelligentes, elles possèdent un système de guidage qui fait mouche à chaque fois ou sont dirigeables à partir de l'appareil. Deux des trois roquettes ont touché le siège du Fatah, le parti d'Arafat. La première a traversé les barreaux de la fenêtre et un mur, la deuxième, les barreaux, le plancher et a fini dans le mur de l'étage en dessous, qui a complètement bougé (on dirait qu'il est désolidarisé du reste du bâtiment). Il était minuit donc il n'y avait personne. Les israéliens avaient prévenu qu'ils tireraient sans préciser où. A minuit, les gens dorment ou viennent de se coucher comme cette personne qui rentre de la cueillette des olives. Pas de chance pour elle, elle fait partie des dommages collatéraux. Sa maison est située à plus de 50 m du siège du Fatah et une roquette la touche (comme c'est bizarre pour des projectiles très précis). Cette petite chose traverse le toit, le mur d'une pièce de l'étage, pour finir dans le sol de la pièce voisine. Le seul problème est qu'entre le mur et le sol, il y a le lit de cette brave personne. Moralité, la roquette lui a arraché la jambe droite. Ces jours ne sont pas en danger, elle aura bientôt une jambe artificielle. Nous, on se pointe, près de trois semaines plus tard, et le frère de cette personne nous dit que lui et sa famille essaient de retrouver une vie normale, donc ils ont repeint la dite chambre qui était encore recouverte de sang et de chair.
Après une journée comme celle-là, les convictions et les illusions en prennent un sacré coup, le moral aussi d'ailleurs. Le pire étant que je ne peux rien faire en tant que personne mais également en tant que représentant de l'Etat français, si ce n'est de répondre en urgence aux besoins de ces populations par des projets (mais l'urgence c'est bien beau, encore faut-il avoir les sous pour ça). Mais même ça ce n'est pas évident. Enfin, cette dernière partie de réflexion sur la coopération possible sur le terrain ne vous regarde pas vraiment. Et puis comme disent les journaux, il n'y a rien de sensationnel, pas de sang, pas de mort.