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Une terrible injustice, peut-être irréparable, est en train de se commettre avec notre complicité au moins passive. En France, même les personnes sensées et sensibles, non suspectes de racisme ni d'antisémitisme, en viennent curieusement à se taire dès qu'on invoque la conduite actuelle d'Israël, rangé comme un seul homme ou presque derrière le général Sharon. On ne peut plus rien dire: l'existence d'Israël est sacrée, Israël a le droit inconditionnel de se défendre. Alors qu'Arafat est l'objet d'un dégoût trop unanime pour ne pas laisser songeur, le bellicisme et la brutalité sanguinaire du tristement célèbre général d'extrême-droite, dont la responsabilité dans les massacres de Sabra et de Chatila a été reconnue par une commission d'enquête officielle dans son propre pays, semblent tout à coup oubliées. Un quotidien français publie en couverture des propos comparant Arafat à Ben Laden, calomnie objective; mais personne ne s'avise de comparer Sharon à ceux qui objectivement lui ressemblent et que l'Occident tient pour incarnations du mal, tel Milosevic. Tandis qu'Israël se dote d'un «homme providentiel» qui risque bien de déséquilibrer le monde, on préfère insister sur la duplicité incurable d'Arafat, comme si les dirigeants israéliens ne pratiquaient pas eux-mêmes le double langage: Rabin et Pérès déjà, signant Oslo d'une main tout en donnant de l'autre leur aval à une colonisation accélérée dans les territoires occupés; Netanyahou ensuite, propagandiste anti-Oslo puis pseudo-négociateur; Barak enfin, jouant les colombes pour parvenir à l'annexion de quelques bonnes tranches colonisées de la Cisjordanie, en échange d'un État palestinien morcelé et inviable. Tel est le sentiment arabe; mais on n'écoute pas les Arabes.
En vérité un terrible chantage pèse actuellement sur toute personne sensée en France. On voudrait nous faire croire à cette alternative: approuver au moins par défaut la répression israélienne dans les territoires occupés, ou bien vouloir la mort des Juifs, un nouveau génocide. On ne peut plus s'avouer perplexe devant le sionisme sans déclencher des réactions au mieux gênées, au pire violentes, comme si l'on se rendait par là complice de «révisionnisme» néo-nazi. Peut-être faut-il rappeler que le terme de «révisionnisme» est en lui-même neutre, et a pu s'appliquer tant à une quête de justice (affaire Dreyfus) qu'à une tentative honteuse de falsification de l'histoire (négation des chambres à gaz)? Faut-il rappeler qu'Israël compte des historiens «révisionnistes», c'est-à-dire qui revisitent la guerre de 1948 indépendamment du credo officiel? Mais on voudrait nous faire croire à la validité d'un pseudo-raisonnement: qu'avoir été victime d'un mal infini (à ce jour le plus grand génocide de l'histoire) confère un droit illimité, une position de perpétuelle exception, un droit de se soustraire à toute loi. Dès lors, qui assigne des devoirs à Israël veut la fin d'Israël, tant il est clair que tout acte d'Israël, même abominable, même irrationnel, tire sa légitimité d'être marqué au coin de la souffrance indescriptible d'Auschwitz. La peur d'une grande partie des Juifs israéliens d'être massacrés par les Arabes? La peur d'une minorité de Juifs français de voir renaître l'antisémitisme? Mais n'est-ce pas le réveil de la peur devant le bourreau nazi, qui donne le droit de s'abstenir de toute mesure, de toute réflexion sur soi-même, de tout recul par rapport à ses passions?
On me dit que je ne suis pas juif et que je n'ai pas à juger, et que je ne vis pas dans l'insécurité quotidienne d'Israël. Tout d'abord, je ne vis pas non plus dans l'insécurité quotidienne de Gaza, qui est encore plus grande (je ne pense même pas au nombre de morts, mais au fait que, du moins, Israël possède des chars, des hélicoptères et des avions de combat, une police dont les bâtiments ne sont pas menacés, enfin l'arme atomique). Mais surtout la compassion envers les Juifs d'Israël et les Palestiniens arabes n'exige pas d'être juif ou arabe. En outre, le faux raisonnement qui conclut du caractère extrême, indépassable de la souffrance subie à l'innocence absolue et pour toujours, a ceci d'affreux qu'on y voit cette souffrance irréparable convertie en une arme ou en un argument destinés à couvrir n'importe quel crime: ce n'est plus un cri de justice, c'est un calcul cynique et indigne. C'est de cette manière, assurément, que la mémoire du grand génocide risque d'être salie, obscurcie: par une attitude qui, tout bien pesé, ne vaut pas beaucoup mieux, chez certains de ses propagandistes, que celle des révisionnistes néo-nazis. Enfin, à vouloir mêler à tout prix la cause sioniste à la cause juive en général, au point que s'insurger contre la politique israélienne devient une marque d'antisémitisme, on s'expose à la réciproque, désastreuse et tout aussi injustifiable, mais logique si l'on prend au mot l'amalgame: que tout Juif, partout dans le monde, soit tenu comptable des exactions d'Israël, comme il l'était jadis du sacrifice du Christ.
Comment faire croire aux Arabes et au monde musulman que l'Occident incarne la lutte contre la déraison fanatique, si dans le même temps l'Occident montre tant de complaisance envers un autre fanatisme? À présent, l'existence d'Israël risque d'être sérieusement menacée, alors que la conversion historique d'Arafat et de l'OLP, à partir de 1988, ouvrait un horizon de paix; et la seule chance que naisse enfin un État laïc et démocratique au sein du monde arabe est gâchée. L'Occident n'aura pas montré beaucoup plus d'enthousiasme que les États arabes existants à ce que change l'image et la réalité du monde arabe. Sous prétexte de défendre la civilisation, il est en train de nous préparer le pire.
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